Petit conte sur le chello
Par Simone Manens, jeudi 14 mai 2026 à 20:10 :: Général :: #7579 :: rss
Ce conte a été imaginé par Armand Dangeville du Val d'Ajol. Il met en valeur un habitant du Girmont.... mais ce n'est qu'un conte, lisez le en pensant ainsi.
QUAND NAQUIT LE PREMIER CHALOT ?
Tous les présidents savent tout, c ‘est connu et ils sont souvent les premiers à le faire savoir.
Le président de l’association du Pays du Chalot ne déroge pas à la règle, il sait tout sur le chalot… ou presque.
Un jour de novembre vosgien, en 2025, que le ciel assombrissait dès le milieu d’après-midi, que le froid vif gagnait les foyers et que le vent mauvais d’automne fouettait les sapins et le chalot de la Feuillée Nouvelle au Val d’Ajol, une fillette en visite là, s’adressa innocemment et poliment au président :
"- Monsieur, vous savez quand est né le premier chalot ?
- Et où ? Ajouta perfidement le père avec un sourire coquin ?"
On vit alors un homme habituellement sûr de lui froncer les sourcils, se gratter la tête, se tourner vers le chalot pour en attendre une réponse qui ne vint pas et tout troublé, livra après un long moment d’attente ponctué d’un bégaiement :
«-Ça, ça  doit être au, au, au XVI ème siècle dans dans la, la région ! »
La gamine plongea ses yeux dans ceux de son père et reprit :
- "J’ai trouvé un très vieux livre à la bibliothèque qui raconte l’histoire d’un vieux monsieur appelé Etienne qui a construit le premier grenier qui abrite des graines . C’était en 1578 au lieu-dit Girmont, un hameau perdu dans la montagne, dit le livre.
- Ah, ça, ça m’intéresse, bredouilla le président, tu te souviens de l’histoire ?
- Oh oui, sursauta la fillette, c’est une belle histoire.
- Raconte-la nous, dit le président, tout heureux d’ajouter une corde à son arc."
Elle sortit le livre de son sac à dos et, levant les yeux vers les visiteurs présents, lut d’une voix claire.
" Il était une fois un tout petit hameau perdu dans les montagnes brumeuses des Vosges et caché par de sombres forêts où rodaient encore des ours et des loups.
Les hivers étaient longs, les étés toujours trop courts et les récoltes imprévisibles.
De plus, des bandes de brigands hantaient la région, menaçaient les pauvres paysans et volaient souvent, durant la nuit, des sacs de seigle et de blé entreposés dans les granges.
- « De la mauvaise graine ! oui , de la mauvaise graine !!! »
C’est ainsi que dans les chaumières on désignait d’une voix coléreuse ces misérables voleurs.
Parmi les paysans vivait un homme aux cheveux blancs, le dos courbé, chargé d’années mais à l’esprit encore vif. Il avait bien remarqué après un été désastreux pendant lequel les pluies tombèrent sans fin et qui avaient pourri les récoltes, que les grains humides stockés dans les chaumières, et que les rongeurs et brigands désespéraient les familles affamées.
Une nuit d’automne, alors que le vent hurlait entre les sapins et l’empêchait de dormir, Étienne fut visité par une idée lumineuse.
- « Je ne veux plus de mauvaise graine et je veux en finir aussi avec cette mauvaise graine qui court dans la montagne, souffla-t-il, je vais construire une petite cabane en bois à l’écart de ma maison, là en face de la cuisine, sur des pierres plates du pays avec un toit pentu et des planches serrées pour empêcher l’eau, les rongeurs et les voleurs d’y entrer.
Quelques semaines plus tard, une petite bâtisse se dressait devant la pauvre ferme sous les quolibets de ses voisins.
- « Pourquoi caches-tu ta nourriture hors de la maison ? » se moquaient ses amis.
Etienne était un homme sage et patient. L’hiver fut rude et les réserves de ses voisins s’épuisaient. Un jour, sous leurs regards curieux et inquiets, le vieillard tourna la clé de la porte qu’il avait forgée et ouvrit sa réserve. A l’intérieur, les grains stockés dans des caisses en bois qu’il avait appelées dans son patois "des allous" étaient secs , protégés par le secret d’Étienne et sur les étagères s’alignaient les pots de confiture, des pots de légumes salés qui voisinaient avec les jambons, les tranches de lard salé et saucisses pendus aux solides poutres en chêne.
Deux ou trois outils de jardin s’ appuyaient contre les planches de sapin. Sous une marche centrale mobile se cachaient les droits de propriété de la maison et autres lettres et titres importants du notaire et des Dames Chanoinesses de Remiremont.
- « C’est mon grenier à l’abri du mauvais temps, du feu et des rats mais aussi mon coffre-fort », s’écria Étienne dans un éclat de rire.
Les voisins conquis à son idée, lui donnèrent avec des cris, des grandes tapes dans le dos qui se courba encore un peu plus!
Sage et patient, il l’était, mais aussi généreux car il partagea une partie de sa récolte avec les voisins, les sauvant de la famine.
Peu à peu, chacun comprit le message et imita Étienne. Les "chellots", car c’est ainsi que le patois local les désignait, se multiplièrent dans le pays d’Ajol, débordant même jusqu’à Fougerolles et les villages voisins, tous semblables, solides, isolés.
« Ces "chellots", vos "chellots", ils sont les gardiens du hameau, témoins de vos peines, de vos joies, de nos saisons.» lança aux fidèles en prière le prêtre venu bénir le dernier chello assemblé avant l’ Amen final.
La fillette tourna la dernière page et conclut.
"Il est fréquent de voir encore de nos jours ces petits greniers tout en bois assemblés par tenons et mortaises, couverts de laves de grès et si l’on tend bien l’oreille, on peut encore entendre les coups de marteau du vieil Etienne, le frottement du rabot, la clé qui tourne en grinçant, l’ écho du premier chalot et surprendre un sourire sur les lèvres de celui qui sauva le hameau du Girmont, le pays d’Ajol et son voisin comtois."
La fillette tout émue referma le livre et le tendit au président sous les applaudissements du public. Elle reçut en échange la revue annuelle du Pays du Chalot qui raconte la vie de l’association. Le président conclut en félicitant l’écolière pour son engagement et son intérêt pour le patrimoine rural et paysan de sa région.
« L’avenir du chalot est sauf, ajouta-t-il, les jeunes générations le sauveront. »
Merci Armand pour ce partage.


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